Dans une intervention diffusée par France Info le 28 avril 2026, le député MoDem Erwan Balanant, membre de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, a défendu avec vigueur le modèle actuel. Selon lui, toute réduction drastique des moyens publics risquerait de faire « perdre 14 milliards » à la France, car telle serait « la valeur ajoutée de l’audiovisuel dans sa généralité ».

 Il emploie d’ailleurs comme argument massue cette sentence assénée avec assurance « Quand on met 1 euro, cela en fait gagner 10 à l’État ». Ces montants, assurait-il, proviendraient  d’études du ministère de la Culture.

Ces deux affirmations, reprises sans vérification dans plusieurs médias, ne résistent pourtant pas à un examen sérieux des données disponibles. Elles mélangent allègrement secteur public et secteur privé, et reposent sur des multiplicateurs fiscaux jamais corroborés par des études indépendantes.

D’abord, le chiffre de 14 milliards d’euros de valeur ajoutée. Le Panorama des Industries Culturelles et Créatives (ICC) commandé par le Ministère de la Culture à l’agence EY en décembre 2025, référence reconnue, évalue la valeur ajoutée directe de l’ensemble des dix secteurs des ICC (audiovisuel inclus) à 43,1 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 21 % depuis 2019. Le secteur « audiovisuel » (édition de chaînes, production TV, etc.) n’y est pas isolé à 14 milliards : il fait partie d’un ensemble plus large où le chiffre d’affaires total dépasse 102 milliards d’euros. Surtout, cette valeur ajoutée englobe le privé (TF1, M6, productions indépendantes, plateformes) autant que le public.

 Attribuer 14 milliards à l’audiovisuel public seul, ou même à son seul financement, relève donc, au minimum, d’une extrapolation hasardeuse. Aucune étude récente de l’Arcom, de la Direction Générale des Médias et des Industries Culturelles, de l’Insee ou du Sénat ne valide ce montant comme un acquis intangible du service public.

Quant au fameux multiplicateur « 1 euro investi = 10 euros gagnés par l’État », il relève du mensonge éhonté. Le même rapport EY indique un effet multiplicateur économique global d’environ 2,13 pour les ICC : 1 euro de valeur ajoutée directe génère 1,13 euro de valeur ajoutée indirecte et induite (fournisseurs, tourisme, etc.) Cette valeur ajoutée n’est pas en elle-même une rentrée fiscale.

C’est donc très loin des 10x fiscaux revendiqués. Aucune analyse indépendante (Cour des comptes, France Stratégie, OCDE ou Commission européenne) ne documente un tel retour fiscal pour les 3,9 milliards d’euros annuels de dotations publiques (France Télévisions, Radio France, Arte, etc). Les études sectorielles existantes, comme celle d’Utopies pour France Télévisions en 2021, mettent en avant des retombées positives sur l’emploi et l’économie, mais jamais un ratio fiscal de 10 pour 1. Le chiffre semble issu d’une interprétation très optimiste des leviers publics, d’ailleurs non sourcée dans ce que l’on connait pour le moment des travaux de la commission elle-même, qui ont permis aux acteurs de l’audiovisuel de s’exprimer en défendant leur modèle.

Ces approximations, voire ces mensonges, interviennent dans un contexte tendu : la commission d’enquête, pilotée par le rapporteur Charles Alloncle (UDR), pointe des « gabegies » et propose des économies substantielles. Balanant, en annonçant un contre-rapport MoDem, défend certes légitimement un droit de contre-enquête. Mais en brandissant des chiffres non vérifiés comme des vérités intangibles, il affaiblit son propre plaidoyer.

Pourquoi un élu expérimenté a-t-il pu dérouler un tel discours sans contradiction immédiate des journalistes présents sur le plateau ? Serait-ce parce qu’il s’agit justement d’une chaîne du service public ?

Dans un débat où l’émotion (défense du service public face à une supposée « croisade » de la droite) l’emporte souvent sur les données chiffrées, les affirmations chocs passent plus facilement. Reste à savoir si le contre-rapport promis par le MoDem saura, lui, s’appuyer sur des études rigoureuses plutôt que sur des multiplicateurs magiques. L’enjeu dépasse les 4 milliards de dotations : il touche à la crédibilité même du débat démocratique sur le financement de l’information et de la culture audiovisuelles en France.

Laisser un commentaire

Trending

En savoir plus sur Souveraineté populaire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture