Dans un article remarquable publié le 24 avril 2026 sur le site The Nerve, les journalistes Charlie Young, Carole Cadwalladr et Ian Tucker ont levé le voile sur un système de « revolving doors », souvent appelé « pantouflage » en français, particulièrement inquiétant et organisé par Palantir, la société de surveillance mondiale co-fondée par Peter Thiel et Alexander Karp, avec le financement de la CIA.
Intitulé « The Palantir Pipeline : how Peter Thiel’s surveillance firm hired more than 30 senior UK officials », l’enquête révèle que l’entreprise a recruté plus de trente hauts fonctionnaires britanniques, dont d’anciens responsables du ministère de la Défense (MoD), du NHS et même d’anciens ministres ou des responsables des services de renseignement.
Le mécanisme est limpide : Palantir, qui a décroché au moins 670 millions de livres sterling de contrats publics au Royaume-Uni depuis 2012 (principalement avec le Ministère de la Défense et le système de santé NHS), a embauché pour ce faire des cadres qui connaissaient intimement les rouages de l’administration britannique.
Parmi les exemples les plus frappants, on trouve Laurence Lee, ancien Secrétaire adjoint du Ministère de la Défense, qui avait rencontré à ce titre neuf fois Palantir entre 2021 et 2023 avant d’être recruté comme conseiller senior de Karp sur la « géostratégie » mais aussi Indra Joshi, ex-directrice de l’IA au NHS, recrutée comme « Directrice santé et IA » chez Palantir ou encore Matthew Swindells, ancien numéro deux du NHS. Quatre membres de la Chambre des Lords figurent également parmi les conseillers. Au total, plus de deux tiers des recrues proviennent des secteurs de la défense et de la santé.
Les experts cités par The Nerve considèrent ni plus ni moins qu’il s’agit d’un système d’entrisme généralisé. Steve Goodrich de Transparency International UK évoque un « risque aigu » d’abus d’informations privilégiées. Susan Hawley de Spotlight on Corruption et Elizabeth David-Barrett soulignent la faiblesse du cadre réglementaire britannique qui semble tolérer ces pratiques de débauchage des hauts fonctionnaires. L’article de Nerve ne pointe donc aucune illégalité avérée, mais insiste sur le risque systémique : ces embauches créent un avantage concurrentiel indéniable à Palantir pour rafler les marchés publics et ne peuvent qu’alimenter la méfiance citoyenne envers ces méthodes.
Palantir dément toute pratique de « revolving door » en invoquant un recrutement classique sur des critères de simple compétence, mais l’argument peine à convaincre.
Face à cette situation outre-manche, on ne peut s’empêcher de s’interroger si des pratiques similaires existent en France. Palantir entretient depuis 2016 une relation étroite avec la DGSI, renouvelée pour trois ans en décembre 2025, et a fourni à cette dernière des prestations spécifiques lors des JO 2024.
Des articles récents évoquent des flux de personnel avec le secteur de la Défense. Ainsi, Fabrice Brégier, ancien numéro deux d’Airbus Group (groupe étroitement lié aux programmes du ministère des Armées), a rejoint Palantir en 2018 comme président de sa filiale française, poste qu’il a occupé jusqu’en 2024. Des rapports parlementaires, comme celui sur les dépendances numériques de la défense française, documentent l’emprise croissante de l’entreprise américaine et soulignent les risques de « pantouflage » dans un écosystème où les frontières entre public et privé s’estompent. Pourtant, aucune enquête journalistique d’envergure n’a scruté exhaustivement l’ampleur des recrutements et la nature des éventuels conflits d’intérêts. Le sujet ne semble pas intéresser les rédactions, ou à titre anecdotique, comme le magazine Marianne, qui avait pointé la nomination, comme porte-parole du Parti Socialiste sur les questions d’IA, d’une cadre de Palantir, Julie Martinez.
C’est regrettable, et même consternant. Alors que la France débat sans cesse de souveraineté technologique et de lutte contre la corruption, les médias mainstream ignorent, volontairement ou non, cette problématique essentielle et l’on constate que le nom de Palantir reste assez peu connu du grand public.
On s’alarme à raison des attaques de hackers contre les services administratifs français, mais, dans le même temps, on passe sous silence le risque systémique que représente l’emprise d’une entreprise privée américaine sur nos données les plus sensibles et sur nos élites administratives.
En Grande-Bretagne, Carole Cadwalladr et ses collègues ont fait le travail que nos rédactions parisiennes devraient accomplir : enquêter, documenter, alerter mais en France, le silence reste assourdissant.
Espérons que The Nerve serve d’électrochoc et que, enfin, des journalistes hexagonaux s’emparent du sujet avant que le « Pipeline Palantir » ne pompe par ses tuyaux l’ensemble des données des secteurs stratégiques français.





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