Le 23 avril 2026, le pas de tir Soyouz du Centre spatial guyanais (CSG) a été détruit. Avec lui disparaît non seulement une infrastructure, mais surtout vingt ans de coopération fructueuse entre l’Europe et la Russie dans le domaine spatial. Les images de la démolition, laissent un goût amer : 27 lancements réussis entre 2011 et 2022, une fiabilité légendaire, un partenariat technique et humain… tout cela balayé par des choix géopolitiques très discutables.


L’aventure avait commencé en 2004 par un accord historique entre l’ESA, le CNES et Roscosmos. Pour la première fois, la mythique fusée Soyouz, héritière directe des programmes spatiaux soviétiques, décollait depuis l’équateur. L’avantage était énorme : la rotation terrestre offrait jusqu’à 30 % de charge utile supplémentaire par rapport aux lancements depuis Baïkonour. Le Soyouz-ST, équipé de l’étage supérieur Fregat, devenait un lanceur moyen parfaitement complémentaire d’Ariane 5. Il permettait à l’Europe de placer en orbite des constellations comme Galileo, des satellites d’observation Pléiades ou des missions scientifiques, à un coût compétitif et avec une fiabilité exceptionnelle avec près de 99 % de succès sur l’ensemble du programme Soyouz.


Ce n’était pas seulement une affaire de technique. C’était un symbole. Des ingénieurs russes et européens travaillaient côte à côte dans la forêt guyanaise. Des familles russes s’installaient à Kourou. Une véritable coopération industrielle s’était installée, loin des querelles terrestres. Pendant plus d’une décennie, Soyouz à Kourou incarnait l’idée que l’espace pouvait rester un terrain de dialogue, même quand les relations diplomatiques se tendaient.


L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a tout brisé. En représailles aux sanctions européennes, Roscosmos a suspendu unilatéralement les lancements depuis la Guyane. Les équipes russes ont quitté le site du jour au lendemain, abandonnant équipements et infrastructures. Le pas de tir est resté silencieux.
Aujourd’hui, c’est Maiaspace, startup d’ArianeGroup, qui récupère le terrain pour y développer son futur lanceur au méthane, le Maia. Le choix est clair : l’Europe veut tourner la page et miser sur ses propres technologies.


Pourtant, ce choix a un prix. En détruisant le pas de tir, la France saborde toute possibilité de future relation avec la Russie dans le spatial. Or Soyouz n’était pas seulement une fusée « soviétique dépassée » : c’était un outil fiable, disponible, qui avait permis à l’Europe de ne pas dépendre entièrement des lanceurs américains ou des futures Ariane 6.


Dans un marché spatial désormais dominé par les réutilisables de SpaceX, renoncer à une option complémentaire et éprouvée relève du pari risqué.
Au-delà des considérations techniques, c’est la philosophie même de l’exploration spatiale qui est impactée.


L’espace a toujours été un lieu de dépassement des conflits. La Station spatiale internationale, malgré toutes les tensions, continue de voler grâce à la coopération russo-américaine. À Kourou, nous avions construit quelque chose de similaire à notre échelle. Le détruire, c’est accepter que la géopolitique l’emporte sur la raison scientifique et industrielle.


La Guyane perd un symbole de son rayonnement international. La France perd ici un partenariat historique de tout premier plan qui lui avait permis d’envoyer dans l’espace son tout premier spationaute, Jean-Loup Chrétien. Et nous perdons tous, collectivement, un peu de cet esprit d’internationalisme pacifique. Celui où les fusées russes décollaient du sol français pour mettre en orbite des satellites dans l’espace.


Regretter la fin de Soyouz à Kourou n’est pas faire preuve de nostalgie.  C’est tout simplement reconnaître qu’une page de coopération constructive a été tournée de manière définitive, et que l’histoire spatiale française, et même européenne, en sort un peu plus solitaire.


Espérons que les lanceurs spatiaux  non pas de demain, mais d’après-demain, sauront, un jour, réinventer ce que des choix politiques néfastes ont détruit aujourd’hui.

Laisser un commentaire

Trending

En savoir plus sur Souveraineté populaire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture