Au début des années 1980, le Royaume-Uni a joué un rôle déterminant dans l’aide apportée au régime islamique de l’ayatollah Khomeiny pour éradiquer le parti communiste Tudeh, principal mouvement de gauche organisé en Iran.

Cette collaboration, motivée par des intérêts géopolitiques et économiques, s’inscrit dans une longue tradition d’ingérences britanniques dans les affaires intérieures iraniennes.

En 1979, après la chute du Shah, Mohammad Reza Pahlavi, allié historique de Londres et de Washington, et l’instauration de la République islamique sous l’autorité de l’ayatollah Khomeiny, les partis ayant contribué à la Révolution islamique se combattent désormais. Parmi ces forces figure le parti Tudeh, fondé en 1941, qui jouit d’une influence importante dans les syndicats ouvriers, l’intelligentsia et même certains milieux militaires.

Ce parti pro-soviétique prônait une ligne marxiste-léniniste et une opposition farouche à la monarchie pro-occidentale du Shah mais était farouchement laïque et donc opposé à l’instauration d’une théocratie en Iran. Rouhollah Khomeiny et le sinistre chef du Tribunal Révolutionnaire Islamique, le sanguinaire Sadeq Khalkhali, ciblèrent donc rapidement les membres du Tudeh et ce parti rentra à nouveau alors dans une semi-clandestinité qu’il avait déjà expérimentée lors du règne du Shah.

Le Tudeh pouvait alors compter sur l’appui logistique et financier de l’URSS, grand voisin aux frontières nord de l’Iran. Mais en 1982, un officier du KGB, Vladimir Kouzitchkine, fit défection au Royaume-Uni et livra des renseignements précieux sur les réseaux du Tudeh en Iran.

Les services britanniques du MI6, en coordination avec la CIA, transmettèrent alors ces informations au régime de Khomeiny, qui incluaient une liste nominative de cadres et de sympathisants présentés comme agents soviétiques. Cette opération, validée au sommet de l’État britannique, par Margaret Thatcher elle-même, visait à contrer l’influence moscovite en Iran.

Ces données transmises à Téhéran par le MI6 ont alors entraîné une répression massive et sanglante, orchestrée par Khalkhali.

À l’été 1983, plus de 1 000 membres et soutiens du Tudeh furent arrêtés lors d’une vaste purge. La direction du parti fut décapitée : le secrétaire général Noureddin Kianouri et le porte-parole Mahmoud Etemadzadeh furent contraints à des confessions publiques télévisées, avouant sous la contrainte un prétendu complot au service de Moscou.

Jusqu’à 200 militants auraient été exécutés par pendaison tandis que le parti fut officiellement interdit, relégué dans la clandestinité totale ou contraint à l’exil. Le Tudeh, jadis force politique majeure, disparut alors de la scène, laissant le champ libre au régime islamique pour imposer sa vision totalitaire sans concurrence idéologique structurée.

Les représentants britanniques à Téhéran, comme l’ambassadeur Nicholas Barrington, ont salué alors cette purge comme un « tournant décisif » dans les relations irano-soviétiques. Informés des méthodes brutales – tortures et exécutions sommaires –, ils y virent un signe d’indépendance iranienne et une opportunité pour les intérêts commerciaux du Royaume-Uni. Barrington nota même avec ironie l’efficacité de la répression khomeyniste comparée à celle du Shah, tout en soulignant les perspectives lucratives : contrats pétroliers, exportations et investissements.

Cette attitude, très britannique et d’un pragmatisme glacial, est la marque de fabrique de la Perfide Albion : priorité était donnée à la stabilisation d’un partenaire régional utile contre l’URSS et favorable aux affaires, au détriment des principes démocratiques ou des droits humains. Les Britanniques misèrent alors sur un régime islamique, affaibli par la guerre Iran-Irak, pour en tirer un profit économique.

Des sociétés anglaises comme BMARC ou Allivane Inc livrèrent, malgré l’embargo, de nombreuses armes et munitions à Téhéran tandis que BP put importer discrètement, via des intermédiaires chypriotes, du pétrole à prix cassés.

Cette affaire s’inscrit dans une logique historique d’interventionnisme britannique en Iran. Dès 1953, le MI6 et la CIA avaient orchestré le coup d’État contre le Premier ministre démocratiquement élu Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole au détriment des compagnies occidentales, pour restaurer le Shah. Trente ans plus tard, Londres s’est allié à nouveau à ses successeurs islamistes pour neutraliser une menace communiste perçue comme la plus grave.

En soutenant la liquidation du Tudeh, le Royaume-Uni a contribué à façonner un paysage politique iranien monopolisé par le clergé chiite, privé de toute opposition progressiste viable. Cette décision, prise dans l’ombre de la guerre froide, a des répercussions durables : elle prive l’Iran d’une gauche capable de tempérer les dérives autoritaires du régime et renforce la mainmise théocratique sur la société.

Aujourd’hui encore, cette page sombre de l’histoire reste peu connue. Elle illustre comment les grandes puissances occidentales, par calcul stratégique, ont sciemment aidé à l’instauration d’un état répressif théocratique en sacrifiant les mouvements démocratiques et laïcs.

L’Iran actuel, privé de réelle opposition politique structurée en dehors des soutiens de la dynastie Pahlavi, populaire en Occident mais assez peu en Iran même, en porte encore les stigmates.

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