Depuis le déclenchement de la guerre entre l’Iran d’un côté et les États‑Unis et Israël de l’autre, le détroit d’Ormuz est passé du statut de « goulet stratégique » à celui de véritable enjeu central du conflit.
Contrairement à ce que semblent rechercher Washington et Tel‑Aviv – une victoire militaire et une opération de réouverture rapide du détroit par la force – Téhéran considère Ormuz comme un instrument pour gagner la partie politique et économique qui suivra le cessez‑le‑feu, bien plus que comme un simple levier pour terminer la guerre.
L’Iran a imposé depuis plusieurs semaines des restrictions sélectives sur le passage des navires dans le détroit, bloquant ou menaçant les cargos liés aux États‑Unis, à Israël ou à leurs alliés, tout en permettant le transit à des pétroliers chinois, russes, indiens, pakistanais ou turcs, si la cargaison de ceux-ci était payée en yuans et moyennant un droit de passage, de type Canal de Suez.
Cette discrimination, camouflée derrière une lecture particulière de la notion de « passage innocent » au regard du droit international, permet à Téhéran de démontrer sa puissance de nuisance sur l’économie mondiale, alors que près d’un cinquième des échanges mondiaux de pétrole et de gaz transitent encore, en théorie, par Ormuz. Les États‑Unis, qui ont longtemps tablé sur une capacité de rouvrir le détroit par une campagne aérienne et navale, se heurtent aujourd’hui à un constat stratégique : les risques et les coûts d’une telle opération sont jugés largement supérieurs à ce qu’ils pouvaient anticiper.
Les capacités iraniennes de guerre asymétrique (mines, drones maritimes, petits navires armés et missiles côtiers disséminés sur près de 1 600 km de littoral) rendent tout effort de déblocage militaire très incertain et particulièrement coûteux en vies humaines comme en matériel. En l’absence de victoire décisive, le scénario le plus probable est celui d’un entre‑deux : ni paix totale, ni guerre ouverte. L’Iran maintiendrait un contrôle de facto sur le détroit, exigeant de facto des compensations politiques et économiques (droits de passage, reconnaissances implicites de sa « zone de sécurité ») de la part des pays qui souhaitent continuer à exporter ou importer par Ormuz. Cette configuration rappelle une « zone grise » où le droit international est contourné par la force de fait, les grandes puissances hésitant à militariser davantage un conflit déjà explosif.
Téhéran envisage d’exploiter cette position pour imposer un nouveau cadre juridique et politique au détroit, inspiré en partie d’initiatives régionales comme la « Hormuz Peace Endeavour » (HOPE) lancée en 2019, qui défendait une sécurité du Golfe Persique gérée par les seuls États riverains. Pour l’Iran, la fermeture, ou plutôt le filtrage du passage, du détroit d’Ormuz n’est donc pas une arme de négociation tactique, mais le levier d’une reconfiguration durable du système régional, dans lequel le contrôle de ce goulet devient un instrument de reconstruction économique, via les droits de péage perçus à l’instar de ce que fait l’Egypte avec le Canal de Suez, et de renforcement de son poids stratégique.
L’Iran sera bien sûr soutenu dans cette démarche géostratégique par la Chine qui y trouve un intérêt non négligeable, en l’occurrence l’émergence de sa devise comme monnaie de réserve.
Lorsque Clausewitz rédigea son opus magna « De la Guerre » il insista pour que ses lecteurs comprennent que le « Ziel », but opérationnel, soit défini avant tout pour atteindre le « Zweck », but stratégique et politique, à travers l’utilisation des moyens à sa disposition « Mittel ».
Il semblerait que Trump et Hegseth n’aient pas lu Clausewitz alors que Soleimani, le fondateur de la doctrine de défense asymétrique iranienne, l’ait parfaitement assimilé.






Laisser un commentaire